De l’éperdu

A ces mots, son abdomen comme un serpent s’étend et s’allonge,
Il sent, sur sa peau durcie, pousser des écailles
Et son corps noir se moucheter de taches bleues ;
Il tombe alors sur le ventre et ses jambes collées l’une à l’autre
Petit à petit s’amenuisent en une fine queue.
Il lui reste des bras : il tend ces bras qui lui restent
Et, tandis que les larmes coulent sur son visage encore humain,
Il dit : “Viens, viens, ô malheureuse épouse, touche-moi
Pendant que survit quelque chose de moi, prends ma main
Tant que j’ai une main, tant que ce serpent ne me possède pas tout entier !”
Il veut certes parler davantage mais sa langue soudain
Est divisée en deux et il n’a plus assez de mots pour s’exprimer,
Et chaque fois qu’il tente d’émettre d’autres plaintes,
Il siffle : le seul langage que lui ait laissé la nature.
Se frappant à main nue la poitrine, son épouse s’écrie :
« Cadmus, reste, malheureux, et sors de ce monstre.
Cadmus, qu’y a-t-il ? Où sont tes pieds ? Où sont tes épaules, tes mains,
L’éclat de ton teint, ton visage et le reste, au moment où je parle ?
Pourquoi, dieux du ciel, ne me changez-vous pas en serpent moi aussi ?”
Lui, à ces mots, lèche la bouche de son épouse,
Descend jusqu’à ses seins adorés, comme s’il la reconnaissait,
L’enlace et cherche comme à l’accoutumée son cou.
L’assistance (ses compagnons étaient là) est terrifiée ; mais elle
Caresse le cou visqueux du dragon surmonté d’une crête
Et tout à coup ils sont deux à ramper en mêlant leurs anneaux
Pour enfin se glisser à l’abri d’une forêt voisine.
Aujourd’hui encore, ils ne fuient pas les hommes, ne leur font aucun mal,
Car ces dragons paisibles se souviennent de ce qu’ils ont été.

Les Métamorphoses d’Ovide, Cadmus et Harmonie

« Dans ce temps d’ombre misérable »

« En dépit du plaisir du vin, du vent qui effeuille les roses, au son des harpes, ne bois plus. Boire le vin est défendu.

Retrouverais-tu le hanap et le compagnon pour y boire ? Les temps sont durs, les temps sont noirs. L’hiver de la soif est venu.

Cache au plus secret de ta robe la coupe où tu posais tes lèvres, et sois prudent: rouge est la pluie, le sang au ciel est suspendu !

De tes larmes va-t-en laver les gouttes de vin de ta robe. Nous voici dans les dévotions, les pénitences, et rompus !

Il pleut une pluie de malheurs. Là-haut le ciel est comme un crible. Ta tête tombe, ô Théodose ! Chosroès, ta couronne a chu !

Va-t-il se renverser, le monde ? Le bonheur a fui. Dans les jarres le vin n’est plus que de la lie, ce qui reste de ce qui fut.

Va t’en, Hâfiz, dans tes poèmes… On dit que la Perse les aime, et qu’on t’espère dans Bagdad, où chacun te loue et t’a lu. »

Hâfiz, Le livre d’or du Divân

Baudelaire, Éloge du maquillage

« La femme est bien dans son droit, et même elle accomplit une sorte de devoir en s’appliquant à paraître magique et surnaturelle; il faut qu’ elle étonne, qu’ elle charme; idole, elle doit se dorer pour être adorée. Elle doit donc emprunter à tous les arts les moyens de s’élever au-dessus de la nature pour mieux subjuguer les cœurs et frapper les esprits. Il importe fort peu que la ruse et l’artifice soient connus de tous, si le succès en est certain et l’effet toujours irrésistible. »

Suzanne Lilar, Journal de l’analogiste

« C’était le privilège des grandes œuvres d’offrir un système d’analogies si riche, si foisonnant qu’il ne cessât de se renouveler. À cet égard, une tragédie de Shakespeare était pareille en luxuriance à ces vastes forêts tropicales d’où chaque pas, chaque geste hasardé lève un oiseau ou un insecte et dussions-nous y passer la vie, nous savons que jamais nous ne parviendrions à les dénombrer. »