Denis de Rougemont, La part du Diable

« Ceux qui n’ont pas encore compris que la liberté est le fondement vivant de l’ordre; qu’ elle ne peut être donnée à personne, mais seulement assumée par chacun comme un risque sans précédent; qu’ elle est « incompatible avec la faiblesse » (…) c’est-à-dire incompatible avec l’égoïsme, l’insignifiance et l’esprit de combine, l’arrivisme, l’opportunisme et la fuite devant les responsabilités, la bêtise vaniteuse et la paresse de pensée, le respect de l’argent, le ton hâbleur, le bluff et le sentimentalisme qui font toute la démagogie, le culte du succès facile et hasardeux, la peur des coups, la peur des paroles claires, (…) ceux qui n’ont pas encore compris que la liberté est foncièrement incompatible avec tout cela; ceux qui ne savent pas prouver qu’ils l’ont compris – ceux-là n’ont aucun droit de se dire démocrates, ils ne méritent rien de mieux qu’ un dictateur.

Ceux qui n’ont pas encore compris que liberté égale responsabilité, ceux-là n’ont aucun droit de revendiquer une liberté dont ils ne sauraient rien tirer s’ils la recevaient par impossible, et qui leur ferait plus peur qu’envie s’ils en savaient les conditions. »

Denis de Rougemont, La part du Diable

« Avec beaucoup d’intelligence, les totalitaires ont mis la bêtise de leur côté. Sous leur régime, les imbéciles n’ont rien à perdre. Les âmes fortes y sont éliminées par le ressentiment brutal des plébéiens, les âmes faibles aisément convaincues qu’elles n’ont pas droit à l’existence personnelle, les âmes moyennes utilisées.

Comme on le voit, le régime totalitaire n’est que la forme basse de la démocratie. Déchaînez parmi nous les démons que je viens de décrire et nos démocraties ne se distingueront plus des régimes totalitaires que par un certain manque de rigueur, un désordre plus apparent, une phraséologie moins entraînante.

La démocratie saine pour laquelle je lutterai n’est, comme la santé, qu’une utopie. Je l’imagine de la manière suivante: l’intelligence n’aurait rien à y perdre, les âmes fortes y seraient à l’aise, les âmes faibles y seraient éduquées, les âmes moyennes s’y sentiraient gênées d’être moyennes et de faire nombre. On y verrait des élites dures, aux disciplines prestigieuses, le triomphe des petits groupes sur la masse, et l’État respectueux des vocations les plus étranges. »