« Voilà pourquoi je fus saisi d’une sorte d’effroi en voyant que la table de marbre de Jakob Mendel, digne de celle d’un oracle, était vide et brillait faiblement dans la pièce comme une pierre tombale. Ce n’est qu’alors, ayant pris de l’âge, que je compris combien de choses disparaissent avec ce genre de personnages, d’abord parce que tout ce qui est unique devient plus précieux avec le temps, dans notre monde qui s’uniformise sans recours. Et aussi parce que le jeune homme sans expérience que j’étais, sous l’effet d’une profonde intuition, avait beaucoup aimé ce Jakob Mendel. Grâce à lui, je m’étais approché pour la première fois du grand mystère qui fait que tout ce qui est particulier et puissant dans notre existence ne peut être réalisé qu’à force de concentration intérieure, monomanie supérieure qui se rapproche de façon sacrée de la folie. »

Stefan Zweig, Mendel le bouquiniste

« Elle se dit: un jour, quand l’assaut de la laideur sera devenu tout à fait insupportable, elle achètera chez un fleuriste un brin de myosotis, un seul brin de myosotis, mince tige surmontée d’une fleur miniature, elle sortira avec lui dans la rue en le tenant devant son visage, le regard rivé sur lui afin de ne rien voir d’autre que ce beau point bleu, ultime image qu’elle veut conserver d’un monde qu’elle a cessé d’aimer. Elle ira ainsi par les rues de Paris, les gens sauront bientôt la reconnaître, les enfants courront à ses trousses, se moqueront d’elle, lui lanceront des projectiles, et tout Paris l’appellera: la folle aux myosotis… »

Milan Kundera, L’immortalité