Sagesse et intelligence de Marguerite Yourcenar

 » Ce que je trouve grave, c’est que la femme dans ce qu’elle croit sa révolte, est en réalité excessivement moutonnière: qu’elle appartient d’autant plus à l’établissement qu’elle se révolte davantage et qu’elle finit par se donner comme idéal un monsieur qui s’en va avec sa serviette sous le bras tous les matins au bureau. Ça ne me paraît pas heureux. (…) L’idée de la carrière, du succès d’argent ou de domination devient pour la femme l’idéal du succès humain. À mon avis, c’est une défaite épouvantable pour les deux sexes.

Et ensuite, cette espèce de propagande qui créé une sorte d’hostilité entre l’idée homme et l’idée femme, une certaine rancoeur; que la femme s’imagine -qu’on lui a fait croire- qu’elle était toujours la victime (par exemple dans le passé, ce que je ne crois pas) et que l’homme en tant qu’homme est nécessairement plus heureux et a une existence plus rose que la femme me paraît assez grotesque.

La femme est prisonnière des circonstances sociales de la même manière qu’un homme. La femme est d’abord un être humain.

Les femmes ont eu un certain désavantage légal pendant des siècles, mais cela est vrai sur le papier. Il y a une grande différence qu’on ne veut pas assez voir entre les mœurs et ce qui se passe d’un point de vue légal. On oublie toujours que les femmes en France, c’est vrai n’étaient pas ministres mais d’autre part qu’elles jouaient un rôle formidable dans la politique; qu’elles faisaient et défaisaient les ministres. Elles n’étaient pas académiciennes mais elles faisaient les académiciens; qu’autrefois les femmes étaient beaucoup plus que maintenant mises sur un piédestal et qu’on les plaçait si haut qu’on n’avait pas même eu l’idée de leur offrir un fauteuil !

Ce qui m’inquiète dans le féminisme de nos jours, c’est l’élément de revendication contre l’homme, une tendance à se dresser contre l’homme en tant que femme, qui ne me paraît pas naturelle, nécessaire et qui tend à créer des ghettos. Des ghettos on en a déjà assez, on en a trop.

Je voudrais voir les femmes passer à une espèce de fraternité humaine au lieu de s’opposer d’un groupe à l’autre.

Je n’aime pas les étiquettes. Je n’aime pas tout ce qui sépare et réduit les êtres à certaines attitudes. «