Aurèle Toupie, ou le triomphe de l’inconsistance

Extraits d‘ Aurèle Toupie, ou le triomphe de l’inconsistance, fiction à la manière ancienne.

Avis au lecteur

Les personnages et les situations de ce conte moral étant purement imaginaires, toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ne saurait être qu’un heureux hasard. Le narrateur s’est livré ici à un exercice de style inspiré par ses lectures, ses observations et sa modeste connaissance du cœur des hommes. Il ne prétend à rien d’autre qu’instruire le lecteur en l’amusant.

« Nous ne faisons que nous entre-gloser » constatait Montaigne: le lecteur reconnaîtra sans doute les références implicites et les francs pillotages du narrateur qui ne revendique aucune originalité. Philippe Muray, La Bruyère, Denis de Rougemont, Jean-Paul Michel, Flers et Caillavet et d’autres, oubliés bien involontairement, sont autant de voix auxquelles le narrateur ne songe pas à se comparer.


Tique: acarien parasite se nourrissant de sang. Lorsqu’elle s’est nourrie, la tique est gonflée et devient facile à voir.

« Celui qui trahit meurt éternellement. » Dante, La Divine Comédie


Pour conserver un peu de tenue, il eût fallu qu’elle portât avec panache l’orgueil de sa trahison face à celui qu’elle avait poignardé dans le dos. Au lieu de cela, elle se terrait dans ses cheveux ou son smartphone, rampait se planquer dare dare dans le groupe des humains professionnels, fréquentante parmi les fréquentants.

Pour conserver un résidu de dignité, il eût fallu qu’ Aurèle Toupie, telle la baronne de Listomère face à l’abbé Birotteau dans Le Curé de Tours de Balzac, avouât avec sincérité à celui vers qui son intérêt ne la portait plus: « Mon ami, donnez-moi la force de vous trahir. »

Car en toute chose, y compris dans le domaine de la trahison, il y a l’art et la manière.

Tant d’absence d’amour-propre chez un être, était source – chez quelques observateurs lucides et marginaux- d’une infinie perplexité. Mais précisons pour le lecteur qu’à l’époque où se déroule notre histoire, les valeurs étaient curieusement inversées: la délation était encouragée, la servilité enseignée, l’ignorance auto-satisfaite et la vulgarité prônées comme des signes d’authenticité et d’originalité.

L’époque de décadence extrême dans laquelle évoluait Aurèle Toupie, avait achevé toute dignité en elle. Dans sa confuse échelle de valeur, le mot dignité avait fini par revêtir un sens négatif. Comme nombre de ses contemporains, elle entretenait un étrange rapport au langage. Outre qu’un fossé séparait sa parole fraternelle de ses actes intéressés ou déloyaux, de surprenantes équivalences entre deux noms, pourtant fort différents, s’établissaient dans ses propos emprunts d’ incohérence, sinon de duplicité. Mais peu écoutait car « L’homme ne s’intéresse pas à l’autre par essence. » Et cela était profitable pour elle.

Le lecteur avisé sait qu’il est désastreux pour un être de se soustraire longtemps au miroir des mots, ainsi que l’a fait son existence durant Aurèle Toupie. C’est pourquoi, dans cette fable, le narrateur se propose de raconter ce qui fut. De manière dérisoire, ces mots tentent de rééquilibrer notre univers davantage corrompu et insensé depuis la trahison d’Aurèle Toupie et son imposture s’ ajoutant aux innombrables autres. Un jour, le monde se tord sur lui-même et vacille. Un filtre glauque couvre les êtres et les choses. Tout grimace stupidement, monstrueusement. Un pas de plus vers l’absurde et la tromperie a été franchi.

Aux paroles gelées des renonçants, à leur mimodrame de circonstance, le narrateur oppose des formules œuvrant à rompre leurs piètres maléfices.

C’était une époque où la langue était devenue exsangue: pauvre, utilitaire, dénuée de nuances, faussement humaniste. Le sens des mots était perdu et avec lui la capacité à comprendre le monde. Des noms semblaient disparus à tout jamais. Les érudits ou les lettrés sachant encore le nom des choses, possédaient seuls encore une réalité. Rares, ils étaient persécutés, isolés, écartés. On les enjoignait à se taire: leur parole mettant en péril l’écran de fumée bien-pensant qui asphyxiait la Vie et permettait au monde de tourner sur lui-même atrocement. La langue de bois pullulait, flétrissant les corps et les esprits. C’était une hécatombe : les rues étaient envahies d’abouliques, de gesticulateurs hilares ou de sinistres activistes, unis dans l’inconscience. Le rang des fantoches grossissait de jour en jour. La confusion était reine. Les plus fins, contaminés par la bêtise et le manque de tenue ambiants rendaient les armes imperceptiblement. Dans quelques chambres, quelques cimetières encore, les mauvaises pensées réveillaient et purifiaient l’atmosphère.

Qu’est-ce qui avait provoqué la métamorphose d’Aurèle Toupie? Mais, y-avait-il eu seulement métamorphose ? Un jour, à une pauvre niaise tentant de lui révéler ses contradictions, Aurèle Toupie, répondit sèchement que ces propos étaient violents et blessants. L’hypocrisie devenue son milieu naturel, la vérité formulée à haute voix lui était insoutenable. Évidemment le lecteur pourvu de bon sens, estimera que le double jeu, les calculs d’intérêt, le fait de se servir des êtres et de se retourner contre eux lorsque le vent tourne, la malhonnêteté parée dans les oripeaux de la déontologie, sont plus violents que la franchise. L’on conçoit qu’il fut plus aisé à Aurèle Toupie, ainsi acculée, de se victimiser et de se dire blessée pour se déculpabiliser, justifiant ainsi à elle-même et aux autres ses compromis. Négocier avec sa conscience, travestir le réel afin de pouvoir continuer de se regarder dans le miroir est humain, trop humain

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Pour les quelques-uns qui la savaient réellement, toujours elle apparut sous la forme d’un yurei, créature dénuée de regard dont le visage se dissimulait sous un écran de cheveux rouges.

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Jamais le conformisme n’avait tant payé ! Jamais, ceux qui n’avaient  rien à dire, n’avaient été aussi bruyants ! C’était le règne de l’inconsistance, l’époque bénie des mystificateurs ! Dans la médiocratie triomphante de l’époque, Aurèle Toupie constituait un pion utile à l’inversion généralisée des valeurs. Elle accroissait plutôt efficacement le Néant. Sans doute, elle fut une des pionnières à montrer aux ternes que le monde était à portée de main. Son exemple fut suivi.

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Elle avait un talent certain pour inventer des noms pompeux à des fonctions inutiles. Là, son inspiration s’envolait. Elle aurait fait un merveilleux clerc de notaire, une secrétaire zélée ou une administratrice de prison formidable!

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Il va de soi qu’Aurèle Toupie avait liquidé les relations inutiles. Elle pratiquait la bienveillance intéressée, la douceur vénale. Elle fuyait les débats d’idées passionnés et houleux (qui n’avaient plus cours à cette époque où la notion d’ argumentation était perçue comme agressive). Acquiescer, consentir, collaborer, tels étaient devenus ses maîtres mots. Elle se réclamait d’autre part opportunément des maudits Nietzsche et Baudelaire. Un jour, à une réfractaire qui l’importunait et mettait en péril sans le savoir ses secrets desseins, elle laissa échapper cette perle: « Je pense que c’est uniquement en restant à sa place qu’on peut changer les choses. » -Il fut heureux qu’Aurèle Toupie ne vécût pas dans les années 40 du XXème siècle.

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Il arriva un jour où enfin, Aurèle Toupie, tel un bichon à qui l’on abandonne un hochet pour le gratifier d’avoir léché les bons mollets, récompensée pour ses bons soins, obtint un poste de professeur d’analyse textuelle dans une grande institution: l’ IRTISS, (l’Institut Royal des Techniques d’Insertion à la Société du Spectacle). Une petite parenthèse pédante s’impose ici. Le lecteur averti sait sans doute que le concept de société du spectacle fut analysé par Guy Debord en 1967. Il va de soi que dans son essai, l’auteur prend de la distance critique vis-à-vis de cette société aliénante dont il analyse les mécanismes. L’IRTISS avait repris à son compte cette expression sans savoir à quoi cette appellation faisait référence, en toute inconscience. Il était en cela tout à fait représentatif de son époque. À vrai dire, l’intitulé analyse textuelle était un archaïsme aberrant dans une institution où l’on traquait désormais la profondeur et l’intelligence (il fut ensuite remplacé par « Happening inclusif ») mais actif au cœur d’un monde vidé de son sens, l’IRTISS n’en était pas à une absurdité près. Sans doute pouvons-nous supposer que le caractère technique de l’intitulé avait permi que ce cours fut maintenu un certain temps avant de disparaître tout à fait. L’IRTISS était fier de ne défendre aucune vision, d’être exempt de cohérence dans ce qu’il nommait de manière enflée: sa pédagogie. Sous couvert de progressisme, la destruction de l’esprit de troupe, l’incompréhension ou le mépris des grands auteurs y étaient entretenus.

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Après avoir trahi son maître, l’érudit Giacomo Biondi, après s’être jointe à la meute pour lui nuire, Aurèle Toupie plagia maladroitement son travail et parodia des projets qu’il avait mené des années auparavant. Au gré du vent de l’actualité, et de son intérêt, de manière inepte, elle s’appropria le savoir de Giacomo Biondi. Cela, afin de se faire-valoir un peu: triple borgne au milieu des triples-aveugles et de ceux qui n’ont ni oreille, ni mémoire… Elle comptait sur l’indifférence des uns, le caractère oublieux des autres, pour dissimuler ses récupérations éhontées. Faute d’avoir le courage de répondre à l’injonction nietzschéenne : « Deviens ce que tu es. », elle voulait devenir un ersatz de Giacomo Biondi. Dans la vie en société où, comme le dit l’adage, « l’homme est un loup pour l’homme », Aurèle Toupie ne s’apparentait pas au fauve mais à la tique.

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Elle ne possédait aucun diplôme de Lettres, modernes ou anciennes, ni de dramaturgie. Nantie d’une agrégation de philosophie, pour laquelle elle avait sollicité l’aide précieuse de Giacomo Biondi tout en conspirant contre lui, elle avait avoué autrefois avec ingénuité n’avoir aucun souvenir de ses longues années d’études à l’Université. Elle occupait donc ce poste de professeur d’analyse textuelle sans avoir lu ni compris les auteurs qu’il lui arrivait, parfois, d’évoquer. D’autre part, elle dirigeait également à L’IRTISS des ateliers d’écriture sans avoir jamais rien écrit ! (À l’IRTISS, l’on incitait les étudiants à ne pas lire et à beaucoup exprimer leur ressenti personnel auquel on accordait plus d’attention qu’à un vers de Racine.) À dire vrai, ses écrits se bornaient à des rapports de réunion ou des courriers administratifs. Une phraséologie cauteleuse et un esprit de sérieux faisaient la marque de son style. Elle maniait avec grâce la terminologie bureaucratique.

Contrairement à d’autres pauvres hères, Aurèle Toupie savait son incompétence, elle avait parfaitement conscience d’être là pour de mauvaises raisons, d’usurper un rôle qui n’était pas le sien. C’est ce qui lui faisait baisser la tête lorsqu’elle apercevait la silhouette de Giacomo Biondi et c’est pourquoi elle préférait rester enfermée dans sa classe des minutes durant plutôt que d’avoir à croiser son ancien maître. Néanmoins, au fil du temps, par une sorte d’auto hypnose, elle parvint presque à croire à ses artifices sommaires.

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Avait-elle toujours été ainsi ? Nourrit-elle jamais de sincères aspirations à la beauté et à l’élévation ? Dans notre exploration de l’âme humaine, nous ne pouvons éluder ces questions. Il nous faut creuser pour tenter de comprendre et ne pas craindre le vertige face à la noirceur ou au vide. Un constat peut nous éclairer. L’érudit Giacomo Biondi n’avait pas toujours été traqué, il fut un temps où sa pensée libre et son enseignement étaient appréciés et où il existait des lieux pour accueillir sa parole. Or le moment de la trahison d’ Aurèle Toupie correspond à l’aggravation de ses persécutions par le nouvel ordre moral. Ainsi pouvons-nous conclure que malgré sa pusillanimité, elle n’était pas dépourvue d’une certaine habileté.

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Elle avait la manie de ne pas aimer les personnes qui la bousculaient ou étaient peu complaisantes envers elle, mais son opinion pouvait changer du jour au lendemain si elle percevait un intérêt à cultiver une relation: telle personne dont elle avait critiqué (en privé) non seulement le travail mais aussi les qualités morales et humaines devenait soudainement « intéressante ». Il est important de signaler au lecteur que pour Aurèle Toupie, cela ne signifiait nullement que le travail et la personnalité de telle personne étaient capables d’enrichir sa vie intérieure et d’approfondir ses réflexions personnelles, telle personne ne présentait pas de l’intérêt, elle représentait de l’intérêt: c’est-à-dire une plus-value dans son réseau pour creuser sa niche dans le milieu. Ainsi de la vénérable Arsinoé Haillon, vieille amie du fantomatique directeur de l’IRTISS Fabrice Rossemol, ou du professeur de déclamation Arlette Kriek, dont elle ne pensait rien, sinon qu’elles lui avaient ouvert des portes intéressantes. Mais elle n’était guère seule à envisager ainsi les rapports humains. Pour Arsinoé Haillon, Arlette Kriek et d’autres, Aurèle Toupie constituait une pièce utile à garder sous la main.

Hélas, l’on ne fait point un couvent à soi-seul ! L’homme est condamné au commerce avec ses semblables ne serait-ce qu’occasionnellement pour survivre. Au moins pouvons-nous tenter de jouer le jeu de la comédie humaine avec grâce et fantaisie.

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« Ne pas prendre parti« , « Prendre le train en marche« , tel pourrions-nous résumer ses devises. Experte du flou, suiveuse de tout, virtuose des courants d’air, l’un de ses modèles était la remuante Proserpine Goudron, directrice auto-proclamée des Barbecues de la Poésie qui avait su se rendre incontournable dans le milieu de façon fulgurante. Aurèle Toupie caressait secrètement le rêve d’occuper un jour une position aussi respectable… Le pouvoir la grisait. D’autre part, elle cultivait de bonnes relations avec Jean Babeler, éminent et omnipotent académicien qui avait joyeusement sacrifié sa vocation d’écrivain pour celle de critique culturel mondain.

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Elle osait rarement prendre la parole en public, ne sachant trop rien penser sur aucun sujet, et surtout par crainte de s’attirer les foudres d’un ennemi. Rien ne lui faisait plus peur que d’avoir des ennemis! Consensuelle et conformiste, en privé, elle adaptait son discours aux personnes qu’elle avait en face d’elle. S’il s’agissait de déchirer quelqu’un, c’était toujours en meute qu’elle participait à de sinistres et prudentes battues, cachée dans le parti de la majorité qui n’est pas celui du bien-commun évidemment mais des sordides intérêts personnels.

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Pourquoi avait-elle choisi de se faire une place dans le milieu culturel et évènementiel ? Ainsi que l’avait prophétisé le poète Arthur Cravan, en ce temps-là: « l’on ne voyait plus que des artistes et l’on avait toutes les peines du monde à trouver un homme.« . En effet, à cette époque où il suffisait de s’autoproclamer artiste pour prétendre l’être et faire valoir ses droits à une rente, il était compréhensible qu’ Aurèle Toupie dont la nature était à la fois ambitieuse et moutonnière, nourrit, comme beaucoup, des aspirations de promotion en qualité d’animatrice socio-culturelle. Les livres, les œuvres n’engendraient nulle profonde transformation chez elle, ils constituaient seulement de flatteurs outils de promotion sociale. Voyant tant de sans-talents s’auto-célébrer au sein d’un système gangréné par le copinage malsain et les pratiques crapuleuses, elle s’était dit, reprenant une tournure alors à la mode: « Moi aussi« !

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Devenue néo-féministe par opportunisme, elle se définissait, entre autres choses (dramaturge, comédienne…) , comme professeure sans ajouter de quoi. Que cette manie n’étonne pas le lecteur, il nous permet de comprendre le rapport qu’Aurèle Toupie entretenait à la réalité et qui était celui de beaucoup de ses contemporains. À la chose elle préférait l’image, à l’être le paraître, à la vérité la représentation sociale. Elle ne voulait pas être artiste, (ce qui aurait impliqué un effort de concentration et de profondeur, une passion obsessionnelle or rien ne la hantait, rien ne l’habitait), elle aimait l’idée d’être professionnelle du spectacle, elle fuyait la pensée mais se projetait avec délices dans la figure flatteuse de l’intellectuelle posée. Elle louait le panache héroïque de Cyrano de Bergerac, mais, quand l’occasion s’était présentée, avait bondi dans le rang des assassins. Elle se voulait un être d’élégance et de distinction mais ses aspirations étaient pauvres et banales ses compromissions. Être professeur pour elle ne signifiait pas transmettre un savoir mais occuper un poste prestigieux. Nel mezzo del cammine, elle avait enfin trouvé sa vocation: « En être ».

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Croisait-elle l’imposante Danaé Bardaf et la subversive Artémis Bauge qui affirmaient avec force -usant du jargon néolibéral le plus brutal- la mort du personnage, l’avènement du flexo-acteur-performant, elle gonflait ses narines et opinait. Lui arrivait-il de se trouver nez à nez avec l’ inégal Hector Broute, prônant devant la machine à café, la nécessité de moderniser les classiques, elle offrait ses services de collaboratrice éclairée. Elle flattait l’autoritaire Adélaïde Baston que la carrière impressionnait, dont elle admirait la morgue auto satisfaite et craignait les âpres perfidies; ménageait par confort le virevoltant Clitandre Petit-Neveu qui était affublé de la petite langue noire anodine d’une salamandre empoisonnée; courtisait avec empressement la transparente Claire Acquaviva dont elle escomptait se faire une alliée de marque. Elle se méfiait des visées de l’empressé Jérémie Vandeputte, inspiré par sa récente promotion sociale; les amabilités angéliques de Narcisse Dodelin, poète subventionné, raffermissaient ses ambitions et parvenaient presque à la convaincue de sa légitimité. L’aspect méphitique de Clément Lancelot la dégoûtait bien un peu, mais elle feignait l’admiration pour sa dysorthographie inspirée. Concevait-elle le projet de recevoir, afin de se faire-valoir- un écrivain parisien célèbre que Giacomo Biondi lui avait fait découvrir et dont le sens de l’oeuvre lui avait échappé , elle envisageait d’égrener consciencieusement à son propos les idées de son ancien maître.

Ses seules froideurs se marquaient envers des êtres vulnérables, intelligents ou sensibles. Elle pouvait alors se montrer sèche, autoritaire et partiale, enivrée par la petite parcelle de pouvoir dont elle disposait, ressentant une jalousie instinctive pour des qualités dont elle se savait dépourvue. D’autre part, après qu’elle eut épuisé tout ce qu’elle pouvait soutirer d’un être, l’indifférence se le disputait chez elle à l’ingratitude et à la nuisance.

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Sa nature faible et la bêtise de son environnement lui avaient atrophié l’esprit et l’empathie. Ainsi, tout en s’investissant dans des projets engagés, citoyens et humains, au fond d’elle-même, elle espérait cyniquement la mort de son ancien maître, malade, dont la présence lancinante faisait tâche dans la parodie de vie qu’elle jouait avec sérieux.

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Le lecteur peut penser qu’il est injuste et cruel d’accabler ainsi cette femme. Après tout, chacun ne doit-il pas trouver la réponse à la question « comment vivre » selon les moyens dont il dispose? La nature d’Aurèle Toupie ne fut-elle pas déterminante dans sa chute ? N’avait-elle pas le droit de préférer vivre en Enfer ? Pouvait-on lui reprocher d’être devenue la duplicité-même, un agent parfait du non-vivant ?

Aurèle Toupie n’avait jamais perçu la misère qu’il y a à suivre seulement son intérêt, elle ne connaissait pas l’ivresse de préférer être attaqué plutôt que loué. Elle ne rougissait pas de l’indignité de ses actes. Son indécence ne la jetait jamais contre elle-même avec l’énergie du désespoir.

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L’impudence d’Aurèle Toupie ne connaîtrait-elle jamais de limite ? Un beau jour , à la veille de son 51ème anniversaire, elle fut approchée pour entrer dans la prestigieuse Académie de Langue et Littérature (ses trois pièces de théâtre; Le verre d’eau qui déborde, La femme assise, et Agrippine à la montagne ayant connu un petit retentissement). Contrairement à ce que pourrait imaginer le lecteur, celle-là n’était plus composée alors de poètes, d’écrivains, de philologues ou de grammairiens. Politiciens, avocats, chanteurs de variété, représentants de collectifs citoyens, animateurs socio-culturels se disputaient les divers sièges. L’attachement d’Aurèle Toupie aux bonnes idées, son obscurité, l’insignifiance de son bagage et le caractère terne de sa personnalité faisaient d’elle la candidate idéale. Elle permettait en outre de remplir les quotas de parité obligatoires au sein de la vénérable institution.

Avec le temps, ses traits se figèrent de plus en plus en des rictus d’autorité, de sévérité sinon d’irritabilité. Des mèches cendrées encadrèrent un masque émacié. Son teint se tavela de nuances de jaune. Elle était devenue un être éminemment respecté.

Baudelaire, Éloge du maquillage

« La femme est bien dans son droit, et même elle accomplit une sorte de devoir en s’appliquant à paraître magique et surnaturelle; il faut qu’ elle étonne, qu’ elle charme; idole, elle doit se dorer pour être adorée. Elle doit donc emprunter à tous les arts les moyens de s’élever au-dessus de la nature pour mieux subjuguer les cœurs et frapper les esprits. Il importe fort peu que la ruse et l’artifice soient connus de tous, si le succès en est certain et l’effet toujours irrésistible. »

Philippe Muray, Festivus, festivus, Conversations avec Élisabeth Lévy

« Avec l’artiste contemporain, c’est-à-dire le post-homme (ou femme) dans toute sa splendeur, on a enfin, face à face, l’effroyable monstre de l’avenir : l’homme n’est plus un loup pour l’homme, c’est bien pire, c’est un artiste pour l’artiste. »

« On n’est plus dans la reconnaissance par les autres qu’exigeait naguère encore l’acquisition du statut d’artiste, on est dans l’auto-nomination, dans l’auto-sacre. Principe infernal d’identité : je suis artiste parce que je suis artiste. »

« Les intermittents du spectacle veulent devenir les permanents de la reconnaissance acquise et définitive. (…) Ainsi réinventent-ils, sans doute ingénument, l’agréable statut des artistes tel qu’il existait dans l’URSS de Staline ou de Brejnev. (…) Il faut se moquer d’eux. Uniquement et cruellement se moquer. Rire. Rire (avant d’en pleurer) de cette première prétention qui est la leur de se dire artistes avant qu’on l’ait dit d’eux (or, en art, c’est justement celui qui le dit de lui-même qui n’y est pas du tout). Rire, rire sans cesse et sans retenue de leurs insoutenables illusions.(…) Rire parce qu’ils sont les ténèbres du moderne qui se prennent pour la lumière. »

« La transcendance me paraît la meilleure manière de refuser la société actuelle et de se désolidariser radicalement de ses pitoyables valeurs comme de ses pitreries optimistes les plus blafardes. »

Imre Kertész, Journal de galère

Citation

« Mon seul souhait est de n’être tourmenté que par des angoisses métaphysiques. »

« Une époque est révolue, une certaine attitude humaine semble désormais appartenir irrémédiablement au passé, comme un âge de la vie, comme la jeunesse. Quelle était cette attitude ? L’émerveillement devant la création; la pieuse admiration pour le fait que la matière corruptible -le corps humain- soit vivante, possède une âme; mais l’admiration pour l’existence du monde est passée et, avec elle, le respect de la vie, la piété, la joie, l’amour. Le meurtre à succédé à cette époque (…) en tant que forme d’existence, attitude « naturelle » qu’on adopte et qu’on applique à la vie et aux êtres vivants (…) »