Denis de Rougemont, La part du Diable

« Ceux qui n’ont pas encore compris que la liberté est le fondement vivant de l’ordre; qu’ elle ne peut être donnée à personne, mais seulement assumée par chacun comme un risque sans précédent; qu’ elle est « incompatible avec la faiblesse » (…) c’est-à-dire incompatible avec l’égoïsme, l’insignifiance et l’esprit de combine, l’arrivisme, l’opportunisme et la fuite devant les responsabilités, la bêtise vaniteuse et la paresse de pensée, le respect de l’argent, le ton hâbleur, le bluff et le sentimentalisme qui font toute la démagogie, le culte du succès facile et hasardeux, la peur des coups, la peur des paroles claires, (…) ceux qui n’ont pas encore compris que la liberté est foncièrement incompatible avec tout cela; ceux qui ne savent pas prouver qu’ils l’ont compris – ceux-là n’ont aucun droit de se dire démocrates, ils ne méritent rien de mieux qu’ un dictateur.

Ceux qui n’ont pas encore compris que liberté égale responsabilité, ceux-là n’ont aucun droit de revendiquer une liberté dont ils ne sauraient rien tirer s’ils la recevaient par impossible, et qui leur ferait plus peur qu’envie s’ils en savaient les conditions. »

De l’éperdu

A ces mots, son abdomen comme un serpent s’étend et s’allonge,
Il sent, sur sa peau durcie, pousser des écailles
Et son corps noir se moucheter de taches bleues ;
Il tombe alors sur le ventre et ses jambes collées l’une à l’autre
Petit à petit s’amenuisent en une fine queue.
Il lui reste des bras : il tend ces bras qui lui restent
Et, tandis que les larmes coulent sur son visage encore humain,
Il dit : “Viens, viens, ô malheureuse épouse, touche-moi
Pendant que survit quelque chose de moi, prends ma main
Tant que j’ai une main, tant que ce serpent ne me possède pas tout entier !”
Il veut certes parler davantage mais sa langue soudain
Est divisée en deux et il n’a plus assez de mots pour s’exprimer,
Et chaque fois qu’il tente d’émettre d’autres plaintes,
Il siffle : le seul langage que lui ait laissé la nature.
Se frappant à main nue la poitrine, son épouse s’écrie :
« Cadmus, reste, malheureux, et sors de ce monstre.
Cadmus, qu’y a-t-il ? Où sont tes pieds ? Où sont tes épaules, tes mains,
L’éclat de ton teint, ton visage et le reste, au moment où je parle ?
Pourquoi, dieux du ciel, ne me changez-vous pas en serpent moi aussi ?”
Lui, à ces mots, lèche la bouche de son épouse,
Descend jusqu’à ses seins adorés, comme s’il la reconnaissait,
L’enlace et cherche comme à l’accoutumée son cou.
L’assistance (ses compagnons étaient là) est terrifiée ; mais elle
Caresse le cou visqueux du dragon surmonté d’une crête
Et tout à coup ils sont deux à ramper en mêlant leurs anneaux
Pour enfin se glisser à l’abri d’une forêt voisine.
Aujourd’hui encore, ils ne fuient pas les hommes, ne leur font aucun mal,
Car ces dragons paisibles se souviennent de ce qu’ils ont été.

Les Métamorphoses d’Ovide, Cadmus et Harmonie

« Dans ce temps d’ombre misérable »

« En dépit du plaisir du vin, du vent qui effeuille les roses, au son des harpes, ne bois plus. Boire le vin est défendu.

Retrouverais-tu le hanap et le compagnon pour y boire ? Les temps sont durs, les temps sont noirs. L’hiver de la soif est venu.

Cache au plus secret de ta robe la coupe où tu posais tes lèvres, et sois prudent: rouge est la pluie, le sang au ciel est suspendu !

De tes larmes va-t-en laver les gouttes de vin de ta robe. Nous voici dans les dévotions, les pénitences, et rompus !

Il pleut une pluie de malheurs. Là-haut le ciel est comme un crible. Ta tête tombe, ô Théodose ! Chosroès, ta couronne a chu !

Va-t-il se renverser, le monde ? Le bonheur a fui. Dans les jarres le vin n’est plus que de la lie, ce qui reste de ce qui fut.

Va t’en, Hâfiz, dans tes poèmes… On dit que la Perse les aime, et qu’on t’espère dans Bagdad, où chacun te loue et t’a lu. »

Hâfiz, Le livre d’or du Divân

Contre la crétinerie néo-féministe

«Ce n’est pas parce que vous êtes une femme que vous êtes ici aujourd’hui: c’est parce que vous êtes un grand écrivain [… ] Nous n’avons pas voulu nous plier à je ne sais quelle vogue ou vague du féminisme régnant. Nous avons simplement cherché à être fidèles à notre vocation traditionnelle qui est de trouver – si faire se peut – dans les lettres françaises ce qu’il y a de meilleur, de plus digne, de plus durable. […] Vous êtes un écrivain et, comme quelques autres substantifs ou adjectifs de la langue française – [… ] -, le mot écrivain ne connaît pas de distinction de genre: il ne connaît, hélas! ou peut-être heureusement, que des différences de force, de talent et de style.»

Jean d’Ormesson, 1981, discours de réception de Marguerite Yourcenar à l’Académie française.

Sagesse et intelligence de Marguerite Yourcenar

 » Ce que je trouve grave, c’est que la femme dans ce qu’elle croit sa révolte, est en réalité excessivement moutonnière: qu’elle appartient d’autant plus à l’établissement qu’elle se révolte davantage et qu’elle finit par se donner comme idéal un monsieur qui s’en va avec sa serviette sous le bras tous les matins au bureau. Ça ne me paraît pas heureux. (…) L’idée de la carrière, du succès d’argent ou de domination devient pour la femme l’idéal du succès humain. À mon avis, c’est une défaite épouvantable pour les deux sexes.

Et ensuite, cette espèce de propagande qui créé une sorte d’hostilité entre l’idée homme et l’idée femme, une certaine rancoeur; que la femme s’imagine -qu’on lui a fait croire- qu’elle était toujours la victime (par exemple dans le passé, ce que je ne crois pas) et que l’homme en tant qu’homme est nécessairement plus heureux et a une existence plus rose que la femme me paraît assez grotesque.

La femme est prisonnière des circonstances sociales de la même manière qu’un homme. La femme est d’abord un être humain.

Les femmes ont eu un certain désavantage légal pendant des siècles, mais cela est vrai sur le papier. Il y a une grande différence qu’on ne veut pas assez voir entre les mœurs et ce qui se passe d’un point de vue légal. On oublie toujours que les femmes en France, c’est vrai n’étaient pas ministres mais d’autre part qu’elles jouaient un rôle formidable dans la politique; qu’elles faisaient et défaisaient les ministres. Elles n’étaient pas académiciennes mais elles faisaient les académiciens; qu’autrefois les femmes étaient beaucoup plus que maintenant mises sur un piédestal et qu’on les plaçait si haut qu’on n’avait pas même eu l’idée de leur offrir un fauteuil !

Ce qui m’inquiète dans le féminisme de nos jours, c’est l’élément de revendication contre l’homme, une tendance à se dresser contre l’homme en tant que femme, qui ne me paraît pas naturelle, nécessaire et qui tend à créer des ghettos. Des ghettos on en a déjà assez, on en a trop.

Je voudrais voir les femmes passer à une espèce de fraternité humaine au lieu de s’opposer d’un groupe à l’autre.

Je n’aime pas les étiquettes. Je n’aime pas tout ce qui sépare et réduit les êtres à certaines attitudes. « 

L’Atelier de Charles Dullin

« C’était un endroit de ralliement, et d’enthousiasme, et de ferveur, et de désintéressement. On ne pensait pas du tout à attraper quelque chose, on servait, et on vivait la chose commune. Ça fourmillait dans cet Atelier. »

Jean-Louis Barrault, à propos de l’Atelier de Charles Dullin, entretiens avec Guy Dumur.