« Voilà pourquoi je fus saisi d’une sorte d’effroi en voyant que la table de marbre de Jakob Mendel, digne de celle d’un oracle, était vide et brillait faiblement dans la pièce comme une pierre tombale. Ce n’est qu’alors, ayant pris de l’âge, que je compris combien de choses disparaissent avec ce genre de personnages, d’abord parce que tout ce qui est unique devient plus précieux avec le temps, dans notre monde qui s’uniformise sans recours. Et aussi parce que le jeune homme sans expérience que j’étais, sous l’effet d’une profonde intuition, avait beaucoup aimé ce Jakob Mendel. Grâce à lui, je m’étais approché pour la première fois du grand mystère qui fait que tout ce qui est particulier et puissant dans notre existence ne peut être réalisé qu’à force de concentration intérieure, monomanie supérieure qui se rapproche de façon sacrée de la folie. »

Stefan Zweig, Mendel le bouquiniste

« En ce temps-là, l’idée que la vie était tout d’abord l’attente d’être possédé par d’autres voix, qui imposaient tous les bonheurs et tous les deuils, appartenait au savoir de tous — et non seulement de ceux, peu nombreux, qui se retiraient dans la solitude pour lire des romans d’aventures et rêvasser dessus. »

Roberto Calasso, K.

« La merveille de la démocratie est qu’elle est vide, sans contenu. C’est une doctrine pour laquelle la règle est essentielle, avant même ce que prescrit la règle. Et le danger est que ce caractère essentiel de la démocratie puisse être considéré comme trop abstrait pour susciter le respect et l’admiration. La démocratie formelle est sans aucun doute la version la plus parfaite de la démocratie, mais aussi la plus inapplicable. Et cela d’autant plus si un certain méridien de l’histoire a été franchi et que les pressions démographiques, ethniques, psychiques deviennent écrasantes. C’est alors que resurgit la chimère de la démocratie directe dont le fondement est la haine de la médiation, laquelle devient facilement haine de la pensée en soi, indissolublement liée à la médiation. Sont et surtout seront d’autant plus précieux les îlots rescapés de démocratie formelle, frappés et souvent submergés par les flots de quelque chose qui, à des degrés divers, se révèle funeste. »

L’innommable actuel, Roberto Calasso

« Le dessin de caricature peut être cruel, dévalorisant, suggestif ou au contraire obscène. Dans tous les cas, il n’est pas là pour caresser sa cible dans le sens du poil mais bien pour en faire ressortir les aspérités, les contradictions, les hypocrisies, les aspects ridicules, dangereux, avec l’humour comme outil et, normalement, comme gilet pare-balles. Ce qui est représenté ne prétend pas être la réalité dans son entièreté : il en est une vision, une des visions possibles, celle du dessinateur, celle d’une critique sociale, politique ou idéologique. En ce sens, elle est une des expressions possibles et nécessaires de la démocratie. Chacun est libre de la regarder ou de s’en détourner. Elle ne s’impose à personne. Mais de même que pour accéder au second degré il faut accepter l’idée d’une pluralité de sens possibles, d’une pluralité d’interprétations, l’islam rigoriste dans son fonctionnement fondamentaliste ne tolère pas la polysémie ni la pluralité des exégèses. Tout doit être pris au pied de la lettre, ce qui est une des autres définitions de l’hystérie, et par conséquent le dessin de caricature sera lui-même ramené à une interprétation unique et totalisante jugée offensante et qu’il importera d’éradiquer puisqu’elle devient alors au sens propre insupportable. Dans ce contexte se surajoutent donc à la fois l’intolérance à l’opinion critique, au jugement divergent du dogme, à l’aptitude à l’autodérision, à la distanciation d’avec un sens unique imposé comme un carcan. C’en est trop pour une forme religieuse qui n’a de but que de s’imposer politiquement de façon totalitaire. C’en est également de trop pour tout un versant du sociétalisme postmoderne animé de Social Justice Warriors ne tolérant aucune forme d’humour puisque par principe chaque cause minoritariste s’éprouvera au prisme des offenses qu’elle est supposée subir et qui à la fois la caractérisent et la constituent ontologiquement : dis-moi de qui tu te prétends la victime et je te dirai qui tu es. »

Liberté d’inexpression, Anne-Sophie Chazaud

À Samuel Paty, professeur d’Histoire, décapité par un islamiste le 16 octobre 2020 à Conflans-Sainte-Honorine , harcelé par des parents d’élèves, abandonné par ses collègues et sa hiérarchie.

« À l’issue de la procession, un groupe d’une cinquantaine de ligueurs excités, auquel s’était joint le claudicant Félix, décida de marcher sur la Sorbonne où une assistance nombreuse se pressait à l’écoute de ma leçon. Je ne fus pas témoin du premier choc – des plus rudes, me dit-on – car il se produisit au-dehors. Mais la rumeur enfla si brusquement qu’elle me contraignit à interrompre mon discours. Les auditeurs s’étaient tournés vers la rue d’où provenaient les cris, le bruit des coups et le cliquetis des épées. La peur se lisait sur de nombreux visages : les agresseurs étaient nombreux et mieux armés. Quant à la salle où nous nous trouvions, comme par un fait exprès, c’était une véritable souricière. En un instant les ligueurs gagnèrent du terrain et y pénétrèrent dans les cris d’effroi et les vociférations. Je devais apprendre plus tard qu’à ce moment-là deux étudiants gisaient déjà devant la chapelle, tués à coups de dague. »

L’homme incendié, Serge Filippini

« Pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l’inspection de deux ou trois censeurs. »

Le Mariage de Figaro, Beaumarchais

« Elle se dit: un jour, quand l’assaut de la laideur sera devenu tout à fait insupportable, elle achètera chez un fleuriste un brin de myosotis, un seul brin de myosotis, mince tige surmontée d’une fleur miniature, elle sortira avec lui dans la rue en le tenant devant son visage, le regard rivé sur lui afin de ne rien voir d’autre que ce beau point bleu, ultime image qu’elle veut conserver d’un monde qu’elle a cessé d’aimer. Elle ira ainsi par les rues de Paris, les gens sauront bientôt la reconnaître, les enfants courront à ses trousses, se moqueront d’elle, lui lanceront des projectiles, et tout Paris l’appellera: la folle aux myosotis… »

Milan Kundera, L’immortalité