Denis de Rougemont, La part du Diable

« Avec beaucoup d’intelligence, les totalitaires ont mis la bêtise de leur côté. Sous leur régime, les imbéciles n’ont rien à perdre. Les âmes fortes y sont éliminées par le ressentiment brutal des plébéiens, les âmes faibles aisément convaincues qu’elles n’ont pas droit à l’existence personnelle, les âmes moyennes utilisées.

Comme on le voit, le régime totalitaire n’est que la forme basse de la démocratie. Déchaînez parmi nous les démons que je viens de décrire et nos démocraties ne se distingueront plus des régimes totalitaires que par un certain manque de rigueur, un désordre plus apparent, une phraséologie moins entraînante.

La démocratie saine pour laquelle je lutterai n’est, comme la santé, qu’une utopie. Je l’imagine de la manière suivante: l’intelligence n’aurait rien à y perdre, les âmes fortes y seraient à l’aise, les âmes faibles y seraient éduquées, les âmes moyennes s’y sentiraient gênées d’être moyennes et de faire nombre. On y verrait des élites dures, aux disciplines prestigieuses, le triomphe des petits groupes sur la masse, et l’État respectueux des vocations les plus étranges. »