Profession de foi

« Qu’ainsi, comme des amants,

Yeux jamais clos, coupes à pleins bords, audace à vivre et sainte

Souvenance, nous traversions la nuit au comble de l’éveil. »

Hölderlin, « Le Pain et le Vin »

Les lieux de parole où puisse se déployer une pensée dense, riche et puissante portée par une langue imagée, sensuelle et singulière sont rares: les totalitarismes esthétiques et la raison marchande ne cessent d’imposer leurs règles concernant les thèmes, la forme, les auteurs et le temps consacré à la Parole.

Les moyens de promotion et de diffusion font de l’art un produit parmi d’autres. L’on braie que la culture est menacée lorsque l’État réduit les subvention sans se demander ce que signifie cette dépendance joyeuse des artistes à l’État. Or ce qui menace plus que jamais la vie à perdre haleine n’est-ce-pas ce consentement aveugle à la raison marchande et à l’institutionnalisation de la Révolte que devrait constituer l’acte poétique? Révolte, non pas au sens de rébellion consensuelle, ni même « engagement » pour une cause quelconque, mais insoumission envers la mort et le temps qui la contient, envers le trop-humain qui nous ronge.

J’appelle «Poème» toute manière humaine de faire face au grand réel; tout
geste esquissé pour lui répondre, toute forme risquée pour lui donner contrepartie.

Jean-Paul Michel, Écrits sur la poésie, éd. Poésie-Flammarion, 2013

Définitivement étrangère à ce qui serait de l’ordre de l’ornement ou du joli, la Poésie constitue une façon d’être au monde: une tenue digne et insoumise, – peut-être l’unique réponse sauvage et digne selon les mots de Cristina Campo – face au fait de l’existence, par le refus des modèles et des valeurs imposées: ce que le poète Jean-Paul Michel nomme la profération d’autres possibilités du vivable.

La langue est un organisme vivant et qui, comme tel, se nourrit de ce qu’elle absorbe. Mais un organisme surtout dont la vitalité dépend de ce que ce pouvoir d’absorption devienne ou non, puissance de transformation. (…) C’est alors que la langue apporte à la pensée le surcroît d’énergie qui permet à celle-ci de s’aventurer au-delà d’elle-même, générant entre deux infinis la perspective parfaite de Dante, la mathématique sensible de Novalis, les ouragans fondateurs de Shakespeare, les lumineuses ténèbres de Sade…

Annie Le Brun, Du trop de réalité, éd. Gallimard, « Folio essais », 2004

De plus en plus fonctionnel, pauvre, aseptisé, le langage tend à devenir l’instrument redoutable de notre servitude et de notre assentiment à ce qui est: à savoir un réel trouble où l’efficacité prime sur la Beauté, la médiocrité vulgaire sur l’Élégance, le manichéisme simpliste sur la nature complexe et monstrueuse des êtres et des choses.

Un flot de paroles mortes est désormais autant relayé dans les médias qu’au sein des « institutions culturelles ». Consensuelles, médiocres, impropres, ces paroles ne cessent de mettre à mal les êtres; étouffant leur capacité à discerner, désamorçant la charge subversive que pourrait contenir la Grâce ou l’Étrangeté d’un de leurs gestes.

La médiocrité de notre univers ne dépend-elle pas de notre pouvoir d’énonciation ? écrit André Breton.Certes. Il ne nous semble donc guère intéressant de nous complaire dans cette médiocrité cependant que tant d’oeuvres puissantes attendent d’être portées sur la scène. Nous choisissons donc de nous faire l’écho de la vie vivante.  Des voix appellent. Jaillit le désir et la nécessité de proférer leurs paroles qui éveillent, qui sauvent. Le théâtre demeure pour nous cet espace-temps autre où sont formulées, reformulées les questions essentielles sur ce que nous sommes.

Qui étions-nous ?

Que sommes-nous devenus ?

Où étions-nous ?

Où avons-nous été jetés ?

Vers où nous hâtons-nous ?

D’où sommes-nous rachetés ?

Qu’est-ce que la Résurrection ?

Qu’est-ce que le Salut ?

D’où vient le Mal et quelle en est la cause ?

D’où vient l’homme et comment est-il venu ?

D’où viennent les Dieux ?

                                                                                      Fragment gnostique

Nous référant à ceux qui furent nommés Gnostiques avec ironie par leurs contemporains,  –ceux qui savent en grec – afin d’exposer les raisons qui nous portent à nous placer sous leurs ombres tutélaires, nous voudrions évoquer ici ces êtres marginaux qui, du II ème siècle à Alexandrie jusqu’à aujourd’hui, formèrent diverses communautés secrètes pour opposer au cauchemar de l’Histoire un Refus essentiel.

La création d’un théâtre gnostique nous semble nécessaire. Peut-être que l’adjectif « gnostique » apposé au terme « art » – qu’il s’agisse de l’art théâtral, pictural, architectural, littéraire, cinématographique ou photographique – constitue un pléonasme si l’on se souvient de ce qui fonde le gnosticisme: l’étude, le labeur, la distance prise vis-à-vis de la vie profane, la quête de l’intensité, la volonté d’affronter les questions les plus vertigineuses sur ce que nous sommes. Toute démarche artistique n’est-elle pas alors une quête gnostique ? Ce qui « fait oeuvre », n’est-ce pas ce combat sans cesse recommencé de l’ombre avec la lumière, du Vivable et de l’Invivable, de l’Horreur et de la Merveille ?

Il s’agit de nous tenir, non pas à l’avant, mais à l’arrière-garde ainsi que l’écrit l’auteur japonais Yoko Ogawa. Puisqu’enfin, il ne s’agit que de Nuit, de Silence, d’Écoute et d’Appel aux Morts.

Une angoisse profonde, le sentiment d’injustice devant le spectacle grotesque et obscène de ce que l’on nomme réel, la conscience aiguë du caractère limité de la condition humaine mènent les Gnostiques à adopter une attitude radicale face au fait de l’existence. Celle-ci consiste à se distancier des institutions sociales et politiques, à se dresser contre le caractère limité de la condition humaine et le fonctionnement – même de l’univers qu’ ils pensent l’oeuvre d’un faux dieu.
L’ordre du monde est ainsi bouleversé par le regard incisif qu’ils portent sur toutes choses et le choix de vie qu’ implique leur refus total à la marche des choses.

Gnose signifie donc connaissance en grec. Les Gnostiques misent non sur la foi mais sur la connaissance; connaissance, conscience de soi comme de ce qui est. Selon eux, c’est par elle seule que peut advenir la libération de l’homme et le dépassement de l’humain.

Nous n’envisageons pas la pratique du théâtre sans que celle-ci soit soutenue par un constant travail intellectuel. Notes, recherches, lectures sont consubstantielles au travail de plateau. Il n’est pas de pièces, de textes qui puissent être proférés- proférés oui, il faut redonner à la profération  ses titres de noblesse- sans une étude profonde de l’oeuvre de l’auteur que l’on prétend abordé, un patient labeur sur sa langue et son univers sensible. Il s’agit de penser et d’avoir pleinement conscience de ce que l’on fait. Pour que la grâce, l’évènement adviennent sur la scène, il nous faut travailler sans relâche, macérer longtemps dans la Ténèbre ainsi que l’écrit Jean Genet.

La pensée et la création nécessitent de demeurer à l’écart, dans la singularité de la réserve, ainsi que l’écrit le poète Christophe Van Rossom. Loin de l’hystérie, du cynisme et du modernisme vain, le Théâtre Gnostique tâche de gagner l’ombre et le secret, et dans cette ombre autre, s’évertue à discerner ce qui appelle, à saluer ce qui vaut, à maintenir le mystère. Des questions d’une brûlante inactualité sur ce que nous sommes demeurent, il s’agit alors de provoquer une déchirure dans le Temps et l’Espace en ouvrant un dialogue avec la Parole, depuis Homère jusqu’aux écrivains antéarchaïques.

Veiller, constituer une conscience poétique en revêtant les voix de ceux qui tâchèrent de penser et recréer l’homme.

Éclairer la nuit d’un noir incandescant par l’incarnation d’une parole poétique: tels pourrions-nous également formuler les offices du Théâtre Gnostique.

Seule la volonté de porter la vie à son plus haut degré d’intensité, de se dépasser en cultivant l’étincelle divine qui persiste en soi unit ces êtres singuliers que l’on nomme Gnostiques. Par delà les limites de l’espace et du temps, mages, poètes, errants et philosophes se tiennent debout, dans les ténèbres en tâchant d’inventer souverainement des réponses dignes à la question comment vivre . Le désespoir allègre de ces quelques êtres, leur lutte éperdue contre la mort, la connaissance qu’il place comme unique salut, leur volonté de plonger les yeux dans la nuit pure pour enfin voir, renvoient donc à l’essence même de la Poésie.

Ainsi, à travers la quête de l’Inouï et de gestes magiques transfigurant le réel, nous aspirons à faire surgir sur la scène et au-delà, d’improbables royaumes, à convertir la misère de l’homme, cette petite excroissance sans durée, du monde, ainsi que le définit Roger Caillois, en révolte joyeuse visant à la dépasser.

Insoumission envers notre condition donc et lutte pour être ce que nous ne sommes pas: l’Aube et l’Océan, l’Automne mouillé et le Vent bleu, l’odeur scabreuse du purin et la poudre jaune pâle du bois frais… la puce détestable qui fait danser les vêtements.

Parfois, le monde m’irrite et m’ennuie; certes il me semble impossible de vivre un instant de plus. Je voudrais m’en aller et me perdre je ne sais où; mais si, alors, je mets la mains sur du joli papier ordinaire très blanc, sur un bon pinceau, sur de l’épais papier blanc de fantaisie où sur du papier de Michinoku, je me sens disposée à rester encore un peu sur cette terre telle que je suis. Et aussi, quand je regarde, après l’avoir étalée, une natte verte, finement tressée, bordée d’une étoffe dont les dessins noirs se détachent nettement sur le fond blanc, je crois que vraiment, je ne pourrai jamais chasser le monde de ma pensée, je trouve même la vie précieuse.
(…)
    Les dames qui m’avaient entendue déclarèrent: – «Voilà une prière très facile à faire pour éviter le mal.

Sei Shônagon, Notes de Chevet, « Choses qui rendent heureux »

Devant l’infinie noblesse de cet hommage rendu à l’insoutenable Beauté, notre nuque s’incline et nos genoux ploient. Il semble, à sa lecture, que l’on reprend vie, que l’on reprend des forces au moment où, devant tant de délicatesse, nous nous inclinons de gratitude et de joie. Une chose s’effondre tandis qu’une autre s’érige. Des forces négatives quittent le corps au moment où des valeurs se fondent. D’autres forces entrent alors en jeu.

La puissance de la voix désespérée chante la splendeur de ce qui appelle. Le regard lucide garde, au coeur même de l’Insoutenable, la capacité de s’émerveiller devant ce qui vaut. Rien de moins intéressé dans ce don de beauté. Rien de plus généreux et libre.

Dans le texte le Sei Shônagon, les mots « prière » et « mal » frappent l’oreille. Qu’est-ce qu’une prière ? Ce qui sauve. Des paroles proférées pour invoquer les Dieux, conjurer le Mal. Qu’est-ce que sont les textes ? Des réponses aux signes qui appellent autant que des appels permettant à ceux qui écoutent et se font l’écho de cette parole, de se recréer intégralement.

Qui lit les Notes de Chevet s’ouvre à la vie passionnée. Son regard s’aiguise et sa peau devient plus sensible. Les démons sont confondus alors que le lecteur se tourne vers l’essentiel, ce que le commun considère bien souvent comme puéril et l’imbécile comme « élitiste ».

La Récitation des Noms, autre définition pour nous du théâtre, redonne ainsi vie à celui qui nomme autant qu’à cela qui est nommé.  Un évènement est à même d’advenir, provoqué par le grain de la voix et les gestes de l’acteur en mesure de déchirer l’air, de défier le Néant:  abolissant nos repères et reconfigurant poétiquement le monde.

©  Emilie Pothion